mercredi 17 février 2010

Carré blanc sur fond blanc






Ayant démaquillé le corps sans vie, je me penchai pour apposer mes propres peintures, celles qui devaient plus tard lui valoir cette foule de compliments intellectuels, avec beaucoup de mots que je ne comprendrais pas moi-même.
J’ai pensé que c’était le destin d’une œuvre, être interprétée salement, de tous les côtés, et sans que soit prise en compte la démarche de son propre auteur.
Je le savais, mais je l’ai fait. Je leur ai livré ma toile, toujours vierge après tout ce labeur, pour qu’ils l’encensent ou l’insultent, qu’ils la recouvrent à leur propre manière. J’ai posé le corps rouge et violet au milieu du cirque prune et bordeaux. Je n’aurais pas pensé qu’il soit découvert si vite, ton sur ton, au milieu cette beauté vide à laquelle il était rendu.
Aujourd’hui encore j’essaie de discerner les contours de mon travail, ce qui, à un certain moment, l’a détaché du fond, lui a offert un support, une existence propre, un intérêt, des spectateurs et un statut, quand un SDF n’en a pas.
Je veux dire, avant le contour à la craie blanche qu’ont dessiné les policiers peu adroits, bien sur. Il est certain qu’après ça, l’œuvre était fixée et offrait peu de latitude quant à son interprétation.
Ils ont donné un contour à un morceau d’asphalte, et tout le monde le regarde avec intérêt, comme l’empreinte blanche d’un ours blanc dans la neige blanche. Il y aurait beaucoup de choses à en dire.
Il est regrettable que je ne puisse pas les prononcer demain dans mon discours d’adieu à ma mère.