lundi 3 mars 2014

La princesse qui vivait nue sur un radiateur.

                         
                   La princesse qui vivait nue sur un radiateur.





- Pourquoi ne te couvres-tu pas ?

- C'est inutile, enfin, je vis sur un radiateur.

- Mais si tu te couvrais, tu n'aurais plus besoin du radiateur !

- Précisément.

- C'est grotesque, tout le monde doit sortir couvert !

- Je ne sors pas.

- Alors pense aux habitants de cette maison, et à leur sensibilité!

- Me regardes-tu seulement ?

- Non, mais c'est une question de principe.

- Te souviendras-tu de moi ?

- Bien sûr que non.

- Voilà pourquoi je préfère un radiateur à la chaleur humaine.

- Je t'ai nourrie et logée, je te trouve bien difficile à satisfaire !

- D'autres me succéderont. Tu les nourriras, et les logeras. Pourtant, elles maigriront, et partiront. L'enchainement des choses échoue parfois  à satisfaire toute logique. Je vais rester sur ce radiateur, parce qu' en tout état de cause, l'empreinte que j'y laisserai avec mes petits pieds déjà froids y sera  plus vive que dans ta mémoire.

- Ce n'est pas mon rôle de me souvenir de toi.

- Je pensais, nue, que tu verrais mon corps décharné.

- Jaunâtre et anguleux...

- As-tu seulement remarqué...

- Comme tous les vieux radiateurs. Mais pourquoi diable suis-je en train de parler à un radiateur ?

- Que je n'étais plus là...

jeudi 24 octobre 2013

L'homme assis


L’homme assis




 

Il y a ces petites choses, dans la vie, insignifiantes, et même invisibles pour la plupart d’entre nous. Beaucoup de ces choses le sont vraiment. Insignifiantes. C’est pourquoi je crois bon de les interroger.

De leur laisser cette chance de me surprendre, ou de prendre du galon. Alors je les soumets à mon esprit un peu malade, je les observe et je les fais parler. Je leur fais passer un entretien, je me donne de l’importance pour qu’elles en fassent autant. Beaucoup d’araignées y ont sauvé leur peau.  

Souvent, je me mets à la place de ces petites choses, et je m’observe.  Je me trouve alors très insignifiante. 
Je me dis « Encore une qui met dans ses talons le peu d’ego qu’elle possède pour se casser la figure avec ». Je note alors (quand même) le bon goût intrinsèque qui émane de ma personne, puis je passe à autre chose.
 
L’autre jour, je vis un homme. Je m’apprêtais à faire les courses, et je tournais  en rond pour trouver une place près de l’entrée sur le parking agité, me félicitant de cette opiniâtreté ordinaire.  Par voie de conséquence, je vis plusieurs fois l'homme. Il était assis sur la structure métallique dédiée aux caddies. Ne bougeant pas et scrutant l’horizon. Chaque nouveau passage de ma petite voiture pressée le trouvait là, serein et sans but (les deux choses étaient-elles liées ?).
Lui visiblement avait trouvé sa place. 

Bel homme âgé aux cheveux longs, aux traits fins, et aux petits yeux intelligents. Je décidai  instinctivement de l’appeler Gandalf Le Clair (j’étais chez Leclerc), et mon bon goût ne s’interposa pas.
Il trouva  le jeu de mot d’autant plus porteur qu’il ne déniait pas la réalité capillaire des deux précédentes versions de Gandalf.

Je finis par me garer, et me dirigeai vers lui. Il avait ce petit sourire malin qui ne le quittait pas, et qui se nourrissait de je ne sais quoi, ce regard fixe d’une extraordinaire profondeur, sacrifiant tout son être à l’observation, et s’apprêtant peut-être par  réflexe à lancer un sort au prix des petites chaussures que j’étais venue chercher.

Je voulus demander à Gandalf ce qu’il faisait ici précisément, si près des antipodes de la magie, une bière à la main, et un treillis aux pattes.
Parmi les scénarios vraisemblables figuraient le camouflage tactique, les bourdes spatio-temporelles liées à l’Alzheimer, et la retraite désœuvrée. 

Acquiesçant à la lâcheté, et lui sacrifiant mes pauvres velléités, je poursuivis cependant ma route jusqu’aux portes de Leclerc, jetant un dernier regard au singulier individu  par-dessus mon épaule avant de lui rendre son anonymat. Nos regards se croisèrent, et je lui souris. Lui souriait déjà.
Au moins poursuivit-il.
Aurais-je dû aller le voir ?
Que m’aurait-il dit qui ne m’eût pas déçue ?

J’ai fait mes courses.  Je suis sortie et il n'était plus là.
Sans doute, pour beaucoup de monde, n’avait-il jamais été là. Beaucoup de phénomènes merveilleux se soustraient à nos sens fatigués.
 
Gandalf l’Arc-En-Ciel.


 
        

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 3 octobre 2013

Printemps


Printemps

 
 
Fenêtre de l'hôtel, Edward Hopper, 1955

 

On peut écouter Mad World de Gary Jules avec un verre de vin sans être dépressif. Le prérequis se situant plus volontiers dans la nécessaire prédisposition à le devenir. Je chipote, pensez-vous. Non. L’irruption d’une jolie dépression durable doit être désirée et planifiée.

On ne peut laisser l’alcool et une chanson triste se permettre quelques privautés sans être parfaitement conscient des risques que l’on prend. Ce serait d’une inconséquence analogue au projet de coupler de la ricotta avec du Nutella* sans avoir spécialement prévu de prendre du poids dans l’immédiat. Bien sûr, il y a des accidents. Un kilo qui arrive plus vite que prévu, une profonde tristesse d’origine apocryphe. Et parfois, ils deviennent des gens bien. On apprend à les aimer, parce que finalement, ce sont les commensales parfaits de notre incroyable aptitude à la mélancolie, qui elle-même accompagne si bien l’infatigable diversité de la vie.
 
Une nuance cependant : si le pessimisme persévérant fera un très bon artiste, il est plutôt rare de voir le couple ricotta et Nutella engendrer une graine de chef cuisinier. Mais que ces deux derniers se rassurent, en plus des kilos, ils apportent quand même beaucoup de bonheur.
C’est bien aussi, le bonheur.




*Essayez.

vendredi 9 août 2013

La Grande Mort




La Grande Mort


 

 

- Et si la mort valait la peine d’être vécue ?
-  Ça n’a pas de sens.
-  Parfois non. Regardez tante Sylvie,  étouffée dans son sommeil par un chat persan obèse. Tout le monde ne parlait que de ça, il paraît que le félin y est resté aussi, une véritable tragédie. Je me demande vraiment à quoi ressemble une mort par chat persan.
- Trouvez autre chose, Jeanne. Je détesterais devoir rire de votre mort.
- Je m’y emploie. Tenez, l’épectase !
- Les pets quoi ?
- L’épectase ! Mourir pendant l’orgasme ! Quelle heureuse façon de se démarquer, vous ne trouvez pas ?
- Essayez déjà d’en avoir un de votre vivant.
- Mais enfin, qu’est-ce qui vous fait dire… ?
- Ça se voit.
- Nous parlons de suicide, Chantal,  croyez bien que je que je ne vais pas confier le travail à n’importe qui. Les codes faisant autorité en la matière prévoient d’ailleurs  un ouvrage solitaire. Suggérez-vous que je ne suis pas capable de me donner toute seule un plaisir foudroyant ?
- Ah mais pas du tout, je doute seulement de la valeur rhétorique d’une telle démarche. Vous tenez à votre crédibilité, n’est-ce pas ?
- Beaucoup.
- Dans ce cas, expliquez-moi ce qu’il y aurait d’original à mourir pendant ce que tout le monde désigne déjà comme étant une petite mort ?
- Justement, je compte transcender l’idée et parvenir à une grande mort.
- Quel bénéfice pensez-vous en tirer ?
- Aucun, je serai morte.
- J’oubliais.
- Je vous vois sceptique, n’auriez-vous aucune ambition personnelle ? Que comptez-vous faire de votre mort ?
- Je ne projette pas de mourir.
- C’est comme ça qu’on finit étouffé par un chat persan.
- Je suis plutôt cynophile.
- Nous digressons, Chantal.
- Toujours est-il que je ne veux pas mourir !
- C’est ridicule, tout le monde doit mourir.
- Vous, peut-être, avec vos idées bizarres ! Non mais mourir pendant l’orgasme, et pourquoi pas en mangeant un pudding ?
- J’en connais qui se sont étranglés avec le vôtre.
- Ah ça, personne ne va venir s’étouffer avec votre abricot !
- Vous devriez mourir de honte, Chantal…
-  Je suis morte de rire, Jeanne.
 

 

jeudi 11 avril 2013

L'escargot magique



 
  
L’escargot magique 

 _ Il a été porté à ma connaissance que les policiers étaient des escargots magiques. Selon ma sœur, ce serait la seule explication au fait que nous ne croisions jamais au même moment  des escargots et des policiers au bord des routes. Qu’en pensez-vous, Claude ?

_ Mon bon Jean-Charles, vous débarquez. Tout le monde sait ça depuis déjà très longtemps.  Vous ne souhaitez quand même pas en tirer parti, si ?

_ Bien sûr que non, je serais bien incapable de l’envisager.

_ Parce que si vous l’envisagez, j’en suis.

_ Dans ce cas, nous devrions prendre votre Jaguar. La bijouterie d’Oncle Hugues se trouve à quelque huit cent kilomètres d’ici, et en cette période de l’année, j’aime à penser que les sièges chauffants trouveront leur utilité. De plus, je viens de faire remplir le bar.

_ Nous nous éloignons de toute circonstance atténuante, vous vous en rendez compte, Jean-Charles.

_ Oncle Hugues acceptait mes Petits-Lu quand il m’arrivait de lui en proposer. Je n’avais que neuf ans. Aucune rivière de diamants ne le rendra moins débiteur à mes yeux.

_ C’est recevable. Savez-vous si la pluie est supposée durer ?

_  Au moins la journée. Si nous tirons parti des performances de Titine, nous serons chez Hugues pour le thé. D’ici là, nous ne devrions croiser aucune force de l’ordre.

_ Et s’il y avait une éclaircie ?

_ Un escargot magique ne peut prendre forme humaine qu’après quelques heures de beau temps. Reprenez-vous, Claude, nous sommes en Vendée.

_ Nous nous rendons à Antibes.

_ Soit. Nous changeons de région, pas de saison. Cessez d’être pessimiste.

_ Tout de même, je ne suis pas sûr à présent de vouloir prendre le risque d’écraser un policier.

_ Les mollusques ne ressentent pas plus la douleur que les félins la culpabilité. Pourquoi croyez-vous que j’aie suggéré de prendre votre Jaguar ?

_ Je vous aime, Jean-Charles.

_ Moi aussi, Claude.

 

lundi 21 janvier 2013

Ethique de la gentillesse.


Ethique de la gentillesse,

Article 134-549-67, verset 5, alinéa 8, chapitre 12, 1er commandement
 

 


L’opportunité nous est offerte, chaque jour, de donner un peu d’amour et de tendresse à ceux qui en manifestent les carences autour de nous (charge à chacun de définir un périmètre). Mais comme la tâche s’avère parfois pénible, il arrive que toute cette fabuleuse énergie positive ne soit pas correctement distribuée, alors on en remet un peu à plus tard, comme on laisse tremper une poêle en sachant très bien que quelqu’un d’autre finira la vaisselle (un petit frère corruptible, un conjoint redevable) . Mais j’assiste ces temps-ci à un spectacle étonnant, que je croyais, dans ma touchante naïveté, procéder d’un phénomène relativement rare : des individus jetant leur bienveillance par les fenêtres. Des irresponsables béats d’admiration pour leur propre détermination à faire le bien, et qui ne souffrent aucune discussion quant au bien-fondé de ce qui les motive. Et l’on assiste à une distribution anarchique de bons sentiments sans ordonnance, dont certains particulièrement nuisibles.

La vie nous prive de beaucoup de choix. Aussi m’interrogerai-je sur ceux qui nous restent : 

Faut-il vraiment offrir sa gentillesse excédentaire aux personnes stupides ?

J’invite chaque individu sensé à me rejoindre pour sonner le tocsin, et veiller à l’anéantissement de tout élan de philanthropie mal ciblé dont il serait le témoin. Ou bien il ne nous faudra pas beaucoup de temps pour voir les démonstrations de sympathie abonder en direction de Christine Boutin ou de Mathilde Seigner. Entendons-nous bien, je n’ai rien contre les gens stupides. J’ai même de très bons amis stupides, la question n’est pas là. Je refuse simplement qu’ils puissent jouir des mêmes droits que les autres, dussent-ils représenter la moitié de la population. Je ne remiserai pas mon intégrité intellectuelle au profit d’une telle perte de temps.

Afin d’offrir une alternative raisonnable aux bonnes âmes désœuvrées, ma proposition sera donc la suivante : attachez-vous à réconforter les gens moches, ils sont tout aussi nombreux (ce qui vous permettra quand même de garder un œil sur Christine Boutin et Mathilde Seigner -ne me remerciez pas).

Non mais sans blague.

mardi 6 mars 2012