jeudi 24 octobre 2013

L'homme assis


L’homme assis




 

Il y a ces petites choses, dans la vie, insignifiantes, et même invisibles pour la plupart d’entre nous. Beaucoup de ces choses le sont vraiment. Insignifiantes. C’est pourquoi je crois bon de les interroger.

De leur laisser cette chance de me surprendre, ou de prendre du galon. Alors je les soumets à mon esprit un peu malade, je les observe et je les fais parler. Je leur fais passer un entretien, je me donne de l’importance pour qu’elles en fassent autant. Beaucoup d’araignées y ont sauvé leur peau.  

Souvent, je me mets à la place de ces petites choses, et je m’observe.  Je me trouve alors très insignifiante. 
Je me dis « Encore une qui met dans ses talons le peu d’ego qu’elle possède pour se casser la figure avec ». Je note alors (quand même) le bon goût intrinsèque qui émane de ma personne, puis je passe à autre chose.
 
L’autre jour, je vis un homme. Je m’apprêtais à faire les courses, et je tournais  en rond pour trouver une place près de l’entrée sur le parking agité, me félicitant de cette opiniâtreté ordinaire.  Par voie de conséquence, je vis plusieurs fois l'homme. Il était assis sur la structure métallique dédiée aux caddies. Ne bougeant pas et scrutant l’horizon. Chaque nouveau passage de ma petite voiture pressée le trouvait là, serein et sans but (les deux choses étaient-elles liées ?).
Lui visiblement avait trouvé sa place. 

Bel homme âgé aux cheveux longs, aux traits fins, et aux petits yeux intelligents. Je décidai  instinctivement de l’appeler Gandalf Le Clair (j’étais chez Leclerc), et mon bon goût ne s’interposa pas.
Il trouva  le jeu de mot d’autant plus porteur qu’il ne déniait pas la réalité capillaire des deux précédentes versions de Gandalf.

Je finis par me garer, et me dirigeai vers lui. Il avait ce petit sourire malin qui ne le quittait pas, et qui se nourrissait de je ne sais quoi, ce regard fixe d’une extraordinaire profondeur, sacrifiant tout son être à l’observation, et s’apprêtant peut-être par  réflexe à lancer un sort au prix des petites chaussures que j’étais venue chercher.

Je voulus demander à Gandalf ce qu’il faisait ici précisément, si près des antipodes de la magie, une bière à la main, et un treillis aux pattes.
Parmi les scénarios vraisemblables figuraient le camouflage tactique, les bourdes spatio-temporelles liées à l’Alzheimer, et la retraite désœuvrée. 

Acquiesçant à la lâcheté, et lui sacrifiant mes pauvres velléités, je poursuivis cependant ma route jusqu’aux portes de Leclerc, jetant un dernier regard au singulier individu  par-dessus mon épaule avant de lui rendre son anonymat. Nos regards se croisèrent, et je lui souris. Lui souriait déjà.
Au moins poursuivit-il.
Aurais-je dû aller le voir ?
Que m’aurait-il dit qui ne m’eût pas déçue ?

J’ai fait mes courses.  Je suis sortie et il n'était plus là.
Sans doute, pour beaucoup de monde, n’avait-il jamais été là. Beaucoup de phénomènes merveilleux se soustraient à nos sens fatigués.
 
Gandalf l’Arc-En-Ciel.


 
        

 

 

 

 

 

 

 

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